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La chartreuse de Champmol, « Saint-Denis des ducs de Bourgogne » (XIV°-XV° siècles) Ce bel ensemble architectural de la fin du XIV°siècle, situé aux portes de Dijon, abritait les tombeaux des « Grands ducs d’Occident ».
Détruit à la Révolution, il en reste les magnifiques tombeaux remontés au musée des Beaux Arts de Dijon, ancien palais ducal.
Une nouvelle nécropole pour les « Grands ducs d’Occident »En 1363, Philippe le Hardi , fils du roi de France Jean II le Bon, reçut le duché de Bourgogne en apanage. Par son mariage en 1369 avec Marguerite de Flandre héritière des comtés de Flandre, Artois et Franche-Comté, il se retrouvait à la tête d’un ensemble territorial important.
Le nouveau duc, fondateur de la dynastie des ducs de Bourgogne Valois, acquit aux portes de Dijon le domaine de Champmol et décida d’y établir sa sépulture en 1378 en y fondant une chartreuse. En élisant sépulture dans l’église de sa fondation, Philippe le Hardi rompait avec l’usage des ducs de Bourgogne capétiens qui avaient régné de 936 à 1361 sur la Bourgogne et dont les derniers représentants avaient choisi pour sépulture la prestigieuse abbaye de Cîteaux.
Philippe affirmait ainsi son statut de prince des fleurs de lys et de fils de roi dans ses domaines princiers.
La réalisationLa duchesse Marguerite de Flandre pose la première pierre en 1383 et l’église est consacrée en 1388. A la fin du XIV°s, la chartreuse est achevée, avec son petit cloître et son grand cloître. Pour mener ces travaux bon train, le chantier de construction et de décoration fut confié aux meilleurs artistes du temps. Notamment la réalisation du tombeau, au centre même du projet de la chartreuse. Jean de Marville « imagier du duc », fut chargé de faire la « sépulture d’albastre pour luy à Dijon ».
Cette création fut suivie après la mort de Marville en 1389 par Claus Sluter (de 1389 à 1406) puis par Claus de Werve (de 1406 à 1410). Jean Malouel, peintre officiel du duc chargé de la polychromie et la dorure, travailla jusqu’en 1410.
Le tombeau prit place au milieu du chœur des pères chartreux, face à l’autel.
Le pouvoir politique du duc est partout rappelé dans la Chartreuse. Les fondateurs sont représentés au portail, tandis que leur héraldique et leur emblématique sont répandues largement : peintures murales, vitraux, carreaux de pavement, éléments de mobilier.
Embaumement, funérailles et inhumationsPhilippe le Hardi meurt à Hal, non loin de Bruxelles, le 27 avril 1404. Son corps, éviscéré et embaumé, est déposé dans un cercueil de plomb. Le duc a fait le choix d’être enterré, non avec les insignes de son titre, mais en robe de chartreux. Si les viscères ont été enterrés dans l’église Notre-Dame de Hal, le corps fut ramené à Dijon dans un grand cortège formé de la famille, de l’entourage, des officiers et serviteurs du duc, à qui l’on avait distribué de grands manteaux noirs de deuil. Le chariot, décoré de draps d’or, était encadré par soixante porteurs de torches vêtus de robes noires ornées d’écussons aux armes ducales, mais aussi par treize pauvres vêtus aussi de noir et tenant des cierges. Le cortège arriva à Dijon le 15 juin. Le cercueil fut descendu le lendemain dans le caveau, sous le tombeau, à l’issue de la cérémonie religieuse.
Le tombeau de Philippe le HardiSon caractère monumental en fait une œuvre d’exception. Le gisant a été détruit à la Révolution mais le XIX°s. en a fait une restitution fidèle à partir des nombreux fragments conservés.
Le tombeau dans l'église de la Chartreuse, avant la Révolution, dessin de Lallemand, BNFLe tombeau aujourd'hui, au Musée des Beaux Arts de Dijon, ancien palais des ducs Le duc est représenté les yeux ouverts, les mains jointes, revêtu d’un manteau qui recouvrait son armure.
Son casque est porté par deux anges et ses pieds reposent sur un lion.
Les visages et les mains du duc et des anges sont peints au naturel, ses vêtements relevés d’or, de bleu et de rouge, aux couleurs de la Bourgogne. Comme la crinière des lions, les anges ont leur chevelure dorée.
Autour du massif central, des arcades de marbre blanc, très finement sculptées et rehaussées d’or, contrastent avec le marbre noir de la base et de la dalle. Autour de celle-ci courait une inscription de cuivre doré énumérant les titres du prince. Elle a disparu sur la reconstitution du XIX°s.
Sous les arcades se déroule une procession funéraire où se succèdent l’aspergeant, deux enfants de chœur, l’acolyte porte-croix, le diacre, l’évêque, trois chantres, deux chartreux, suivis des « pleurants » drapés dans leur manteau de deuil et exprimant leur douleur par une expression, un geste de désespoir, parfois tournés vers le voisin que l’on prend à témoin…
Les tombeaux des autres ducs et duchesses-
Le tombeau de Jean sans Peur, fils et successeur de Philippe le Hardi, et de son épouse marguerite de Bavière, reprend fidèlement le modèle du tombeau de Philippe le Hardi. Il est l’œuvre de Jean de la Huerta (1443-1456) puis d’Antoine le Moiturier (1457-1470). Le décor des arcadures, complexe, est plus flamboyant.
Finalement, seuls les tombeaux de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur prirent place dans le chœur de Champmol.
Etrangement, Philippe le Bon, le « Grand duc d’Occident », mort en 1467, fut inhumé dans le caveau de Champmol mais sans tombeau dans la nef. Il est vrai que son fils Charles le Téméraire n’eut guère le temps de lui en faire élever un.
Au total, furent aussi inhumés dans le triple caveau de la chartreuse :
- Catherine de Bourgogne (+ 1426), placée aux côtés de son père Philippe le Hardi (+ 1404) dans la première pièce voûtée.
- Jean sans Peur (assassiné en 1419) et Marguerite de Bavière (+ 1424) dans la deuxième salle du caveau.
- Philippe le Bon (+ 1469) et deux de ses épouses, Bonne d’Artois (+ 1425) et Isabelle de Portugal (+ 1471) dans la troisième salle.
Plan du caveau des ducs de Bourgogne, par Gilquin, aquarelle, Paris, BNF En revanche, Marguerite de Flandre élut sépulture en Flandre, en l’église Saint-Pierre de Lille, auprès de son père Louis de Malle et de sa mère Marguerite de Brabant. Philippe le Bon leur fit élever plus tard un monument funéraire, aujourd’hui disparu.
Michelle de France (+ 1422), première épouse de Philippe le Bon (et sœur de Charles VII !), repose à l’abbaye Saint-Bavon de Gand.
Anne, sœur de Philippe le Bon et épouse du duc de Bedford (+ 1432) fut inhumée en l’église des Célestins à Paris. Lors de la démolition de celle-ci vers 1840, le cercueil en plomb de la duchesse de Bedford fut retrouvé ; on décida de l’expédier à Dijon dans la cathédrale Saint-Bénigne où il se trouve aujourd’hui (sous la tour Nord, avec les restes des ducs issus des profanations de 1791-92). Son gisant est au musée du Louvre.
Marie de Bourgogne fit réaliser le tombeau de sa mère Isabelle de Bourbon (+ 1468) (fille du duc Charles I° de Bourbon, enterré dans la chapelle Vieille de Souvigny) à Anvers.
Quant à Charles le Téméraire, après sa défaite et sa mort (+ 1477), la confiscation du duché de Bourgogne par la couronne de France empêchait le retour de son corps à Champmol. Charles Quint le fit inhumer à Notre-Dame de Bruges, auprès de sa fille marie de Bourgogne (+ 1482).
Destruction de la chartreuse de ChampmolDe Louis XI à Louis XIV, tous les rois faisant leur joyeuse entrée à Dijon, ainsi que les reines issues de la Maison d’Autriche (Eléonore en 1534, Anne d’Autriche en 1650, Marie Thérèse en 1664) rendirent visite aux tombeaux de la Chartreuse.
On rapporte que lors de la visite de François I° en 1521, le prieur lui montra les marques de la blessure reçue à la tête par Jean sans Peur sur le Pont de Montereau en déclarant : « Sire, voici le trou par lequel les Anglais sont entrés en France. » Légende, assurément. Car jusqu’à la Révolution, les cercueils de plomb sont restés parfaitement fermés.
Le même cérémonial avait aussi lieu pour tout gouverneur royal arrivé dans le duché : on lui ouvrait les caveaux. En 1775, lors de leur présentation au prince de Condé, la moitié de la ville, dit-on, défila pour voir les sarcophages.
En 1791, les chartreux furent chassés. Entre leur départ et la vente du domaine, bien des Dijonnais firent irruption dans la chartreuse, cette fois sans surveillance. Les cercueils furent profanés et chacun se servit.
Ce qui restait des restes mortels fut transféré en 1792 dans la cathédrale Saint-Bénigne, sous la tour Nord, où une plaque bien modeste signale cette présence. Quel touriste y prête un regard aujourd’hui … ?
La chartreuse de Champmol fut démolie et les tombeaux, remontés dans un premier temps à Saint-Bénigne, furent à leur tour détruits en 1793.
Il ne reste aujourd’hui sur place que le merveilleux Puits de Moïse, base de la grande croix au centre de l’emplacement de l’ancien grand cloître, ainsi qu’un pignon du transept.
Une petite chapelle a été érigée à la fin du XIX°s à l’emplacement du chœur de l’église ducale, reprenant toutefois en façade le portail d'entrée de l'ancienne église où figurent Philippe le Hardi et son épouse en priants.
Le domaine est maintenant occupé par un hôpital psychiatrique.
Les fouilles archéologiques ont révélé que les révolutionnaires et marchands de biens ont même éradiqué les fondations de l’ancienne chartreuse du sous-sol.
C’est l’architecte Claude Saint-Père, aidé du conservateur Charles Févret de Saint-Mémin, qui restituèrent les tombeaux entre 1819 et 1825 à partir de fragments très conséquents.
Ils furent remontés dans la grande salle du palais ducal de Dijon, devenu Musée des Beaux Arts.
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Sur ce que sont devenus les restes des ducs de Bourgogne et le mystère qui les entoure, voir sur ce même forum :https://saintdenis-tombeaux.1fr1.net/t173-un-mystere-que-sont-devenus-les-restes-des-ducs-de-bourgogne#495 ]